Caroline Ciavaldini : “Partir à l’aventure, essayer quelque chose de nouveau”

Pendant dix ans Caroline Ciavaldini a fait partie des meilleures grimpeuses françaises. Avec plusieurs titres de championne du monde junior elle a même côtoyé les sommets au niveau international. Pourtant, depuis 3 ans, elle vit l’escalade autrement. Elle s’est tournée, avec son compagnon, James Pearson, dans la pratique de l’escalade outdoor : elle part à la recherche de rochers et de montagnes encore peu explorés dans le monde entier. Les voyages ont remplacé les parois artificielles. Une vie ponctuée de rencontres et d’aventures. Une vie qui en ferait rêver plus d’un. Une vie en partie possible grâce à ses sponsors (The North Face, La Sportiva, Altissimo, Edelrid). Au fil de cette interview, la jeune femme de 29 ans compare deux mondes propres à l’escalade : Celui de la compétition et celui des « trips grimpe ». Deux mondes totalement différents. Dans les deux cas, la préparation tient une place importante. Petite immersion dans le monde de l’escalade et toutes ses subtilités.

En quoi le monde de la compétition est-il si différent de celui des voyages alors que le sport pratiqué est le même ?

Je dirais qu’il y a beaucoup plus que deux mondes. L’escalade est un terme bien vaste qui regroupe le bloc, les voies sportives, le trad, les grandes voies… L’effort peut durer de quelques secondes à plusieurs jours et peut s’effectuer en salles artificielles ou en parois rocheuses. Chacun choisit comment il veut pratiquer, ce qui donne de nombreuses directions possibles et des profils de grimpeurs très variés. Je pense que la discussion récurrente, et largement inutile à mon avis, est de déterminer ce qui “est le mieux”. Question à laquelle j’ai été confrontée lors d’interviews et qui me fait assez rire, quand elle ne m’exaspère pas !

Tu as pratiqué la compétition à haut niveau avant de te tourner vers une pratique plus professionnelle de l’escalade. Ces deux pratiques sont-elles si différentes ?

En France, la compétition est gérée par la FFME (Fédération de la Montagne et de l’Escalade). Les athlètes ont un entraîneur et un préparateur mental. Ils ont le temps de se consacrer entièrement à leur entraînement, tout en faisant des études. La plupart des compétiteurs ont « la tête dans le guidon ». Pour réussir, l’investissement mental doit être total. C’est un monde extrêmement difficile. Je dis souvent que c’est ce que j’ai fait de plus dur dans ma vie !

Financièrement parlant, il est extrêmement difficile de « vivre de la compétition », bien entendu tout dépend de ce que l’on considère « vivre ». Dans les meilleurs cas (athlètes en forte réussite et assez organisés pour s’entourer de sponsors), l’athlète en vit, mais sans vraiment pouvoir assurer son futur.

L’outdoor, au contraire, je le vis comme un métier. Le meilleur métier du monde, mais un métier quand même. Après 10 ans de compétition, j’ai pris la décision de devenir une « grimpeuse pro ». C’est certes beaucoup d’escalade et de voyages mais aussi beaucoup d’heures passées devant mon ordinateur. L’idée est assez simple : Les sponsors ne sont pas des mécènes. Ils ne donnent que si ils reçoivent en échange. Alors mon « boulot » est de promouvoir mon image en y associant mes sponsors. Comment je promeut mon image ? Voilà la clef : Créer une aventure qui sera intéressante à raconter et réussir à la diffuser via différents supports : presse spécialisée, presse générale, sites web, vidéos, films, conférences, réseaux sociaux…

Derrière tous ces voyages il y a donc énormément de travail logistique ?

Oui. Si on devait découper mon emploi du temps, en voici les différentes étapes :

– Idée

– Création du projet, recherche de financements

– Entraînement spécifique pour le projet

– Réalisation du projet

– Retour d’expédition, récolte des photos, rush vidéos, écriture d’articles, montage du film

– Distribution et communication

Bien évidemment je ne fais pas tout toute seule. Mon mari, James Pearson, qui est aussi grimpeur, est mon partenaire. Nous sommes ensemble pour chaque voyage, chaque entraînement. Nous avons aussi constitué un réseau de partenaires et d’amis réalisateurs, photographes qui nous donnent un coup de main. Et notre manageur, Sandra Ducasse, présente à chaque étape, nous propose de nouvelles idées et nous aide pour les médias sociaux.

Au niveau préparation sportive pure (physique et mental), quelles sont les différences ? Est-ce que tu t’entraînes toujours autant ?

J’avoue que non, je m’entraîne moins parce que je voyage beaucoup, j’ai donc moins de temps. Par contre, j’ai conservé quelques automatismes notamment au niveau de la préparation mentale. La dimension qui n’existait pas, quand je grimpais en salle, c’ est le danger. Je me retrouve à utiliser les mêmes méthodes pour gérer ces nouvelles situations de stress (peur pour sa vie) que celles que j’utilisais en compétition (peur de ne pas réussir). Quelque chose qui me vient à l’esprit, c’est une technique de respiration que j’utilise quand je suis dans un repos (une partie plus facile dans la voie). Je visualise un tube bleu dans ma colonne, qui se remplit et se vide à chaque respiration. J’avais appris ça lors d’une séance de yoga, il me semble que cela me permet de me relâcher mieux.

Quand je réalise que je suis stressée, j’essaie de regarder en moi pour comprendre ce qui me stresse et en quoi cela influence mon corps. Une respiration plus rapide, un coeur qui bat plus vite : En fait, c’est une bonne chose car plus d’oxygène pour mes muscles. Alors j’accepte le stress comme un élément positif, ce qui a pour effet de l’atténuer. Quand il s’agit de grimper à mon maximum, je réutilise tous mes petits « trucs » de compétitions.

J’en ai aussi acquis de nouveaux : J’ai appris à me préparer pour une expédition, à amasser de l’énergie pour arriver en pleine forme et à m’adapter à toutes sortes de situations, grimpe ou pas grimpe !

Combien de jours de déplacements et de pays visites-tu en moyenne chaque année ?

Beaucoup, je suis en déplacement environ neuf mois sur douze. Pour les pays, l’an passé par exemple, je suis allée en Angleterre, en écosse, au Pays de Galle, aux USA, aux Philippines, au Japon, en Italie et en Grèce. Mais je voyage avec mon mari, qui est aussi mon meilleur compagnon de grimpe. Tous ces voyages nous permettent de rendre visite à nos amis éparpillés à travers le monde, et de découvrir de nouvelles personnes extraordinaires !

La compétition te manque-t-elle ?

L’an dernier j’ai gagné une compétition The North Face au Chili. J’ai adoré retrouver mes instincts, me mettre dans ces états où tu ne sais pas vraiment comment tu arrives à faire des mouvements qui t’échapperaient en temps normal. Cela dit je n’ai pas tellement besoin d’« entretenir » mon côté compétitif. Je me suis récemment rendue compte que même en extérieur, j’avais tendance à mieux grimper si il y a une autre fille forte à la falaise. Incroyable non ? Je suis compétitrice jusqu’au bout des doigts et cela dans toutes les situations. J’aime utiliser ce trait de mon caractère pour grimper mieux. Après il faut que je fasse des efforts pour maîtriser cette tendance : C’est parfait si ça me fait grimper mieux mais je ne veux pas que d’autres personnes en souffrent. J’essaie d’intérioriser mon côté compétitif parce que certains caractères ne supportent pas la compétition. L’année dernière j’ai quand même fait deux compétitions. Le KCF, un festival organisé par The North Face. L’autre, c’était au Japon. J’avoue que c’était aussi une occasion idéale pour visiter ce pays. J’ai aimé participer, je suis parvenue en finale, mais après je n’ai pas vraiment pu rivaliser avec mes concurrentes.

Que t’apporte sportivement et physiquement un trip comme les Philippines, votre dernier gros projet en date ?

Les philippines, c’était une exploration : James et moi n’avions jamais entendu parlé de psicobloc (escalade sans corde sur des falaises au dessus de l’eau, ndlr) dans ce pays. Renseignements pris, personne n’avait jamais grimpé là-bas. C’était partir à l’aventure, essayer quelque chose de nouveau. Nous avons ouvert des voies de psycobloc sur l’île de Palawan : Sportivement, c’était un effort génial, de l’escalade au-dessus de l’eau. Comme personne n’y avait jamais grimpé auparavant, il fallait être vigilant. Des prises pouvaient casser. Il fallait réussir à trouver la limite entre être courageux et devenir idiot. Faire un plat dos de 20 m de haut serait une très, très mauvaise idée, surtout sur un petit archipel sans hôpitaux, ni hélicoptères.

Physiquement, nous avons choisi de combiner l’ouverture des voies à du kayak, pour une grimpe un peu plus « écologique », c’était épuisant. Entre la grimpe, le kayak, les nuits en camping sauvage sur des plages désertes, nous avons fini le trip dans un état de fatigue intense. Quand je suis rentrée en France, j’avais beaucoup régressé. Il y avait a nouveau du boulot avant de préparer le prochain voyage (en juin, Caroline et son compagnon partiront en Afrique du Sud, ndlr).

Propos recueillis par Méryll Boulangeat @Meryll_B

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2 réflexions sur “Caroline Ciavaldini : “Partir à l’aventure, essayer quelque chose de nouveau”

  1. Howard Renier dit :

    Belle interview. Passion, lucidité, honnêteté : il est clair que Mme. Ciavaldini en a autant dans le ciboulot que dans les doigts !

  2. Yan dit :

    Très bel article de fond, qui nous change des Zlataneries habituelles… Merci !

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