» Etre journaliste indépendant à Sotchi, c’est un sport de combat  »

Pendant deux semaines, la Russie sera au cœur de l’actualité mondiale. En organisant les XXIIème Jeux Olympiques d’hiver, le Kremlin espère bien étaler sa puissance aux yeux du monde entier. Un brillant qui perd un peu de son éclat jour après jour. Les critiques envers le gouvernement sont de plus en plus importantes. Lois anti-gays, budget mirobolant, travailleurs exploités, habitants expulsés… Les polémiques se succèdent et les conséquences ne se font pas attendre : de nombreuses personnalités politiques, François Hollande ou Barack Obama en tête, ont déjà annoncées qu’elles ne participeraient pas à la cérémonie d’ouverture le 7 février prochain. Pour certains athlètes, la question du boycott s’est même posée.

Rosa Khutor, la station de ski où auront lieu les épreuves de ski et snowboard pendant les Jeux de Sotchi

Rosa Khutor, la station de ski où auront lieu les épreuves de ski et snowboard pendant les Jeux de Sotchi

Un aspect est moins traité que les autres : l’indépendance des journalistes en Russie. La liberté d’expression : un droit bafoué, à l’image de nombreuses autres libertés dans le pays, parfois de manière claire et perceptible, parfois de manière plus subtile. Dans le classement de  Reporters Sans Frontières, la Russie fait figure de cancre lorsqu’il s’agit de la liberté de la presse (148ème sur 179).

JOURNALISTE RUSSE INDEPENDANT : UN SPORT DE COMBAT

Pour Johan Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est, Asie Centrale chez Reporters Sans Frontières, « être journaliste indépendant à Sotchi, c’est un sport de combat ». L’exercice est possible mais à quel prix ? « C’est une vocation, ajoute Johan Bihr, un choix qui engage votre vie, celle de vos proches ». Les conséquences peuvent être sévères pour les journalistes qui vont à l’encontre des pouvoirs politiques.

Dans un premier temps, des conséquences financières, à l’origine de la faillite de nombreux médias. « En Russie, les médias survivent grâce aux subventions publiques », explique Yann Bertrand, journaliste pour France Info. Une réalité appuyée par les propos de M. Bihr : « les collectivités (locales, régionales) attribuent des aides aux journaux en échange d’un quota « d’informations » à diffuser. Des « informations » qui se résument à des publireportages à la gloire des autorités nationales et locales. Ces sujets ne se distinguent pas des autres articles, ce qui favorise la propagande. Il faut savoir que cela représente entre 50 et 70% du contenu. » Une manne financière importante qui n’encourage pas les médias locaux à enquêter sérieusement.

Mais parmi ces « petits soldats du journalisme » (ndlr : titre emprunté à l’ouvrage de François Ruffin) russe, il existe encore quelques exceptions. Une chaîne de télévision d’opposition, basée à Moscou, ainsi que des petites rédactions éparpillées à droite et à gauche essaient de survivre. « Les médias privés sont financés par de riches oligarques ou par des associations. Mais ils ont très peu de poids face aux autres médias », explique le journaliste de France Info.

Quand les sanctions financières ne suffisent pas à intimider les journalistes rebelles, les autorités peuvent aller plus loin. « Depuis l’an 2000, trente journalistes ont été assassinés dans l’exercice de leurs fonctions, raconte Christophe Deloire, Directeur Général de Reporters Sans Frontières. Et dans vingt-cinq de ces cas, personne n’a été inquiété ou mis en examen ». Des crimes impunis, des assassins et des agresseurs en liberté. Un climat d’insécurité et de peur règne dans le milieu journalistique. « Les zones proches de la Tchétchénie sont les plus touchées. La région du Caucase, où se trouve Sotchi, en fait partie ».

Photos : Marielle Berger

Rosa Khutor, la station de ski où auront lieu les épreuves de ski et snowboard pendant les Jeux de Sotchi

Nikolaï Larst est journaliste dans cette région du Caucase. Il enquêtait sur une affaire de garde familiale et de corruption, mettant en cause les forces de police, quand il s’est fait arrêter. Les policiers ont découvert de la drogue sur la plage arrière de son véhicule. S’en sont suivis plusieurs mois de prison ferme. Le journaliste nie les faits et estime que cette affaire a été montée de toutes pièces pour le faire taire.  

13 000 journalistes seront accrédités pour les prochains Jeux Olympiques, 200 seulement seront Russes. « L’Etat a organisé des concours au sein des rédactions pour choisir les journalistes russes accrédités pour l’événement », explique Yann Bertrand.

JOURNALISTES ÉTRANGERS ÉPARGNÉS ?

Les journalistes étrangers, eux aussi, sont soumis à la vigilance russe. Yohan Bihr et Yann Bertrand ont tous deux eu vent du voyage qu’ont vécu les journalistes d’une équipe de télévision norvégienne. « Ils ont été interpelés six fois en trois jours, raconte le représentant de Reporters Sans Frontières. Ils ont subi des interrogatoires hyper poussés, leur matériel a été inspecté sous tous les angles à chaque fois. » Une expérience réservée à ceux qui décident de s’aventurer hors des sentiers battus. « Il nous est fortement conseillé d’annoncer notre venue aux autorités russes », admet le journaliste de France Info. « La plupart du temps, les journalistes sont conduits par autobus. Une fois sur les lieux décidés par les autorités, les journalistes peuvent filmer ce qu’ils veulent à condition de ne pas s’éloigner de la zone dans laquelle ils ont été conduits », raconte Johan Bihr.

La politique des autorités s’affiche clairement : tout ce qui est diffusé dans la presse doit être sous contrôle afin de ne pas ternir une image que le Kremlin se donne tant de mal à gérer.

Méryll Boulangeat

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Une réflexion sur “ » Etre journaliste indépendant à Sotchi, c’est un sport de combat  »

  1. ydebay dit :

    Bravo Méryll pour cet article, il est particulièrement bien écrit. Cependant, il dénature absolument les Jeux et ça m’attriste plus que tout.

    En effet, nos médias occidentaux s’acharnent à comptabiliser les infractions aux Droits de l’homme (qu’ils ont eux-même édictés) et à oublier quel est réellement l’intérêt d’un tel évènement : le sport.

    La Russie est certes un cancre de la liberté de la presse, il n’y a rien à redire. Mais c’est à replacer dans son contexte car la France n’est pas un exemple non plus (demande aux journalistes de Closer et à Dieudonné ce qu’ils en pensent, sans les défendre…). De plus quand tu vois que Robert Ménard, longtemps président de Reporters Sans Frontières, fut militant dans un parti politique, on peut douter de l’objectivité de ses « classements ».

    Pour en revenir au sujet principal, c’est bien que Hollande et Obama boycott la cérémonie d’ouverture des Jeux, mais c’est juste un geste politique face à la réussite russe actuelle dans les grands dossiers diplomatiques… Un geste fort, qui marquerait les esprits, c’est le boycott par les athlètes.
    On va me dire que c’est impossible, que c’est leur gagne-pain, qu’ils ont bossé 4ans pour en arriver là. Les athlètes ne sont donc à Sotchi uniquement pour la gloire et l’argent?!

    Je pense qu’un journaliste doit savoir où est sa place. Et lors d’un évènement sportif comme les Jeux Olympiques, ceux qu’on veux voir, c’est les sportifs.
    Si la situation est si grave que ça, les sportifs nous le feront savoir j’en suis sûr. Et vous les journalistes serez leur meilleur relais.

    Bon courage, la liberté de la presse est en déclin, même là où on ne l’imagine pas…

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